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Raymon Dassi

Interview à RAYMON DASSI

CIRICS: Bonjour, comment vous vous présenteriez à nos lecteurs? Racontez-nous votre parcours.

RD: Je me nomme Raymon Dassi, natif de la Menoua, descendant de la dynastie des Baloum. Heureux de mes origines bamilékés!

Arrivé à 25 ans en Italie, passionné de Philosophie, des langues et du journalisme. Je sortais tout droit du Lycée Bilingue de Yaoundé où mes camarades et mes professeurs ont bien su m’orienter vers le journalisme.

J’ai fait les études primaires à Baloum, les secondaires à Bansoa et à Yaoundé, notamment pour le baccalauréat. J’ai fait mes études universitaires à Bologne en Italie, jusqu’à l’obtention de ma Maîtrise en communication. Une importante période de ces études, je l’ai passée au Québec, et c’est dans cette même province canadienne que j’ai entrepris un parcours de recherche en vue d’obtenir un Doctorat en Communication publique.

Pour un résumé de ma vie, je dirais plutôt que ma vie est un ensemble d’histoires qui s’entrecroisent. Celle qui me semble pouvoir intéresser vos lecteurs, c’est l’histoire de mon départ du Cameroun vers l’Italie.

Brièvement, pendant les années 90, alors que je m’apprêtais  à entrer dans le monde du travail, le Cameroun s’est retrouvé aux prises avec les règles des institutions de Breton Woods, notamment avec le fameux pacte d’ajustement structurel. Pas de concours pour entrer dans la fonction publique, aucun espoir pour un travail privé sur place au pays. Puis on a eu la crise économique, les effectifs pléthoriques des universités et de toutes les façons la certitude qu’après l’Université, il n’y aurait pas eu de travail pour nous les jeunes. C’est ainsi que je me suis inscrit au centre culturel italien où j’ai pris 6 mois de cours de langue, il y a de cela 20 ans.

La France, l’Angleterre, les Usa étaient alors des destinations prohibitives pour moi. Il y en avait qui optait alors pour l’Afrique du Sud de Mandela. Moi j’ai passé 2 ans de préparation à Yaoundé où j’ai tenté sans succès de m’en aller vers l’Espagne, c’est finalement vers l’Italie que mon projet a pu aboutir.

J‘avais comme objectif de me diplômer en Sciences de la communication, qui me semblait un terrain de synthèse entre la philosophie, les langues et le journalisme.  Les gens de ma génération voulaient presque tous devenir médecins, pharmaciens et ingénieurs. Ce sont certes des professions fantastiques, mais en tant que littéraire et malgré le regard dédaigneux des amis, j’ai courageusement traversé les portons de l’Université de Bologne en 1996, prêt à défendre l’honneur des étudiants camerounais.

Pendant 5 ans d’études, je n’ai jamais raté un seul cours, malgré que je travaillais aussi pendant les fins de semaines pour avoir de quoi payer mon loyer, m’acheter à manger et naturellement, faire des envois d’argent au pays.

Pendant cette période, je me suis aussi impliqué dans les affaire politiques de ma ville. Au départ je m’occupais des associations des étrangers immigrés à Bologne. Sénégalais, marocains, pakistanais, etc. Ils avaient besoin de quelqu’un qui écrive des choses pour eux en bon italien, n’étant pas eux-mêmes en mesure de rédiger des textes. Les règles de la vie ici en Italie sont nombreuses et sévères. Ne pas les comprendre, c’est s’exposer à des malversations et Dieu sait combien il y en a. Pendant plusieurs années, de manière complètement gratuite j’ai consacré du temps pour expliquer aux uns et aux autres la signification d’une lettre, le contenu d’une loi, les critères des appels d’offre, etc. Ceci a eu pour conséquence que quelques années plus tard, j’ai été choisi à l’unanimité comme président de la fédération des associations des étrangers de Bologne.

La charge est bien lourde, mais je m’y dédie totalement. Je profite de ma position pour dénoncer de mauvais comportements contre les enfants des immigrés dans les écoles; intervenir régulièrement dans des rencontres sur le thème de l’immigration et de l’interculture. J’ai alors pris conscience qu’en Italie, en plein Cœur de l’Europe, l’ignorance règne et génère encore le racisme et les injustices. C’est alors que se réveille en moi tout ce que j’ai appris au Cameroun sur des thèmes comme, d’une part; l’esclavage, l’impérialisme, le colonialisme, l’apartheid et d’autre part l’esprit critique, les droits universels, le rationalisme, la fraternité, les lumières.

Fort de ces concepts, j’ai alors commencé à combattre toute forme d’injustice subie par les citoyens étrangers et même par les citoyens italiens. Ceci m’a rapproché progressivement vers un parti politique de gauche, pour lequel j’ai été candidat au Parlement en 2008.

Je n’ai pas été élu, certes, ç'aurait été un rapide couronnement. Mais un an plus tard, en 2009, non seulement j’ai été élu conseiller municipal dans ma commune, mais j’ai été aussi promu un des 5 adjoints au maire pour siéger dans l’exécutif communal. Je pense que je suis le seul camerounais à avoir occupé cette fonction dans une des 8000 mairies italiennes. J’ai fait 5 ans de services, avec humilité, sachant que c’était pour moi une occasion pour bien apprendre la gestion des affaires publiques. Les quelques tentatives de me perturber, qui sont venues de l’extérieur de la mairie, n’ont rien pu faire sur la note positive que les citoyens de ma commune ont octroyé à mes actions. Une note positive qui trouve aussi dans ma conscience des raisons pour sa confirmation, et ce dans la reconnaissance des limites intrinsèques ou contingentes qui font partie de notre condition.

Quand on parle de ces choses, on risque de se donner des airs de grandeurs, mais je sais profondément que c’est pas grand-chose. Mon parcours politique me semble de toute évidence encore au début et j’essaye de m’organiser pour pouvoir un jour gouverner l’Italie et l’Europe, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, de mon amie Cécile Kyenge.

C’est ça mon histoire politique personnelle que j’ai voulu vous raconter. J’aurai pu raconter toute une autre histoire. Par exemple, je pouvais raconter le fait que j’ai fondé, dirigé un journal et une radio à Bologne, que j’ai été 2 fois lauréat  des prix journalistiques nationaux sur l’interculture, que je suis peut-être l’unique fonctionnaire régional en Italie, immigré de l’Afrique, qui ai pu obtenir sa place suite à un concours très sélectif, etc. Ces autres choses sont certes importantes dans ma vie, mais elle me semblent en marge des intérêts de vos lecteurs. 

Terminons cette partie politique en disant: “Qui aime l’Italie, la gouverne”. C’est mon leitmotiv. C’est une déclaration d’amour pour la presqu’île, merveilleuse terre de travailleurs, scientifiques et intellectuels, mais aujourd’hui à genoux. J’aime l’Italie dans la mesure où je pourrais un jour en devenir Président de la République. Ceci est possible grâce au monde postmoderne dans lequel nous vivons. Evidemment, les camerounais doivent s’attendre à ce que leur Président de la République, dans un future pas lointain, puisse être aussi une personne d’origine italienne: un italien autant courageux que moi.

 

CIRICS:  Quels conseils donneriez-vous aux jeunes Camerounais et quelles sont les perspectives qui pourraient être souhaitées après l'établissement de rapports solides entre l'Italie et le Cameroun, et encore plus entre l'Italie et la communauté camerounaise?

RD: Naturellement, je n’aime pas donner de conseils. Toutes les fois que j’en ai demandé, j’ai fini par ne pas les respecter. Je crois que le meilleur conseil, la meilleure leçon, doit être dans l’exemple, dans le témoignage et pas dans les mots. A part ça, aux jeunes camerounais je ne peux conseiller que l’engagement incessant. Le monde a été construit à travers de la peine et nous ne pouvons pas prétendre y vivre seulement pour en jouir. Il faut persévérer dans le travail et rester le plus possible dans la vérité. Notre pays, comme bien d’autres, est trop corrompu. Nous-nous nuisons mutuellement et nous perdons tous ensemble. Donc, engagement et vérité, ça c’est ce que ma mère m’a prescrit, et c’est également ce que je prescris à mes enfants. On ne saurait trouver de meilleures, je pense.

Je dois aussi dire une chose importante à l’Italie.  Chère Italie, hériter d’une personne camerounaise de 25 ans, déjà formée, c’est un énorme cadeau. Il s’agit d’une personne qui peut déjà contribuer à faire des choses, alors que quand elle était plus jeunes, elle était une charge pour ses parents, pour son pays. Donc, chère Italie, essaye d’en faire bon usage et sois-en reconnaissante.

Pour le gouvernement camerounais, j’ai une chose bien simple à dire. Laisser ses enfants s’en aller peut sembler la meilleure solution pour éloigner les bruits quotidiens, mais fais attention. Ce serait très bien de les suivre à l’étranger, de t’intéresser de leur sort. Si tu ne sais pas comment t’y prendre, il suffit de leur demander, ils te diront.

Au-delà de ces “avertissements” gouvernementaux, je crois que c’est dans le cadre des partenariats privés (lucratifs et/ou communautaires) que les relations entre le Cameroun et l’Italie ont plus d’espace pour fleurir et se développer. Certes, entre les deux États, il faut promouvoir des accords-cadres de collaborations bilatérales, mais ces accords doivent servir seulement comme catalyseur des énergies vives de ces deux pays exceptionnels. Les organisations étatiques risquent souvent de trop bureaucratiser les échanges alors que la société a besoin de travailler, la main dans la pâte.

En d’autres termes, à côté des ambassades, nous avons besoin d’autres formes d’organisations spécialisées qui travaillent à établir des relations durables entre l’Italie et le Cameroun. Ces organisations doivent travailler en suivant les principes de l’efficacité économique et sociale, c’est-à-dire qu’elles ne doivent pas être soumises aux aléas du discours politique. Elles doivent être prometteuses et garantes des échanges entre les italiens et les camerounais, dans le respect des lois locales et internationales.

CIRICS: Merci pour votre disponibilité

Interview réalisé par Banidol Nwankwo

CIRICS © 2015, Jean Roger Zeugou

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